HOMMAGE A MOUFIDA TLATI

HOMMAGE A MOUFIDA TLATI

Moufida Tlatli : une voix de femme au cœur des images arabes
Par Ons Kamoun,
Cinéaste et chercheure en Cinéma

Moufida Tlatli est une voix née du silence — un silence intime, familial, historique — qu’elle a su transformer en une matière cinématographique d’une rare densité. Née au village de Sidi Bou Saïd à Tunis en 1947, elle grandit dans un monde où les femmes parlent peu mais ressentent intensément, où les histoires circulent à demi-mot, dans les regards et les gestes retenus. De cet univers clos, elle ne s’échappe pas : elle en fait le cœur battant de son œuvre.

Son parcours ne suit pas une ligne droite. Il s’élabore dans le retrait, dans l’apprentissage patient. Partie à Paris étudier à l’IDHEC, elle découvre un autre rapport aux images, une autre manière de penser le monde. Mais c’est à son retour en Tunisie, au début des années 1970, qu’elle devient une figure essentielle, quoique discrète, du cinéma arabe : monteuse.

À une époque charnière où les cinémas tunisien et arabe cherchent leurs formes, leurs récits, leur autonomie esthétique, Moufida Tlatli travaille dans l’ombre et au cœur même des films. Elle collabore avec Merzak Allouache, Farouk Beloufa, Michel Khleifi, Nacer Khémir, Abdellatif Ben Ammar ou Férid Boughedir, et d’autres cinéastes pionniers, accompagnant des œuvres fondatrices du cinéma maghrébin et moyen-oriental. Dans Omar Gatlato, Nahla, La Mémoire fertile, Les Baliseurs du désert, Sejnane ou Halfaouine, l’enfant des terrasses, elle ne se contente pas de structurer le récit : elle lui donne souffle, elle en révèle les tensions invisibles.

Son montage est une écoute. Une manière de faire affleurer le non-dit, de laisser exister les silences, de donner au temps une épaisseur sensible. Dans des cinémas marqués par les urgences politiques et les mutations sociales, elle introduit une dimension intérieure, presque secrète. Elle participe ainsi, de manière décisive, à l’émergence d’un langage cinématographique arabe moderne, capable de conjuguer mémoire, intimité et regard critique.

Lorsqu’elle passe à la réalisation en 1994 avec Les Silences du palais, ce geste n’est pas une rupture mais une nécessité. Le film naît d’une douleur personnelle et devient une exploration de tous les silences imposés aux femmes. Dans les couloirs d’un palais, entre servantes et maîtres, elle met en scène un monde où la parole est confisquée mais où les regards parlent, où les corps se souviennent. Pour ce premier opus, elle reçoit le Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage, des prix internationaux, et est honorée à Cannes en tant que membre du jury, affirmant dès ses débuts son statut de pionnière du cinéma tunisien et arabe.

Son cinéma se déploie ensuite avec La Saison des hommes — Grand Prix de l’Institut du monde arabe — et Nadia et Sarra, poursuivant une même quête : comprendre ce que signifie être femme dans des sociétés traversées par la tradition, le désir d’émancipation et les fractures du temps. Elle filme l’attente, le vieillissement, la transmission, toujours avec une pudeur et une intensité rares.

Mais au-delà de l’œuvre, il y a une présence. Ceux qui l’ont connue parlent d’une femme d’une grande douceur, attentive aux autres, profondément engagée dans le travail collectif. Sur ses plateaux, elle écoute autant qu’elle guide, persuadée que le cinéma est une expérience partagée, un espace où chacun peut inscrire une part de vérité.

Lui rendre hommage aujourd’hui, dans un festival de la littérature et du cinéma de la femme en Algérie, c’est célébrer une pionnière dont la voix continue de résonner : celle d’une monteuse devenue réalisatrice, d’une artiste auréolée de prix et de reconnaissance, et qui a profondément marqué les cinémas algérien, arabe et tunisien. Sa lumière demeure un héritage pour toutes les cinéastes à venir.

HOMMAGE A MOUFIDA TLATI LE LUNDI 4 MAI  A 14H30 AU CINEMA DOUNYAZYAD A 14H30

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